15/02/07, Sidi Bou Saïd :
Déjà un mois depuis le départ, et tant de choses à raconter. D’un point de vue nautique, pas mal de choses, encore que pas vraiment d’exploits, mais sur le plan humain… y’en a.
Nous sommes partis de Bonifacio le 17 janvier, avec un vent de sud ouest et de la mer annonçant la baston du lendemain. Il faisait presque maussade,
déjà. Didier et Sandra nous ont aidé à larguer les amarres à 10h50. Les gars des Glen, Fabio et Ludo démâtaient le Sun fast 37 avec Patrick, ils nous ont salués avec un drôle de sourire. La
gueule de Ludo, surtout, ajoutait à la drôle de sensation que je ressentais, sortie de port tant de fois effectuée mais jamais pour ne pas revenir… Fin de la Corse pour nous (mais qui
sait ?), départ vers l’incertitude, vers la vraie vie. Comme si les deux mots « autonomie, responsabilité » devenaient enfin réalité.
Nous avons traversé les bouches au bon plein, cap sur Maddalena. Marion dormait, le vent forcissait et la barre tirait. Une heure de solitude pour commencer. Cap ensuite sur Porto Rotondo, après Capo Ferro, où nos amis Yann et Marie n’étaient pas encore rentrés. Astuce les attendait, sagement amarré.
Un coup d’ouest mémorable nous a contraint à rester un peu plus que prévu dans cette marina presque morte l’hiver.
Le 20, jolie étape jusqu’à Porticciu, petit port sans charme, sinon celui de l’accueil à l’italienne, toujours irréprochable. Les capitaines de nombre de ports français devraient entreprendre une croisière en Sardaigne, ils y verraient un exemple fort agréable : dans tous les ports, quelle que soit l’heure ou le jour de la semaine, il y a toujours, je dis bien toujours, un ormeggiatore (ou deux !) qui vient vous prendre les amarres et vous souhaiter la bienvenue avec le sourire. Dans tous les ports également, il y a deux pendilles récentes et surdimensionnées pour chaque bateau. Le top !
Ce jour là, nous doublons le capo Figari, imposante masse calcaire (?) qui plonge à pic dans la mer. Passé le golfe d’Olbia, (et un bonjour des gardes côtes, un !) nous passons à l’ouest de Isola Tavolara, rocheuse et majestueuse avec un bout de plage à l’ouest. C’est ensuite le début d’une côte linéaire, succession de baies peu profondes avec un cap tous les 20/30 milles jusqu’au sud de la sardaigne. De mémoire : Capo Coda Cavallo, Capo Comino, Capo Monte Santu, Capo Sferracavallo, Capo Ferrato.
Le surlendemain, 22 janvier, nous quittons à l’aurore porto di la Caletta (Siniscola) pour une étape de 50 milles qui doit nous faire passer le golfe d’Orosei jusqu’à Arbatax. Ce jour là, je crains à deux reprises de prendre une bonne correction, car mon baro dégringole d’un à deux hPa toutes les heures depuis le matin et deux barres nuageuses montent successivement du sud sud-est. Le Pagine Azzure, sorte de bloc marine italien, pas trop foutu, précise que Capo Monte Santu est un coin météo assez mal famé, surtout par vent de sud. Glups.
Nous n’aurons en fait que 15 nœuds de vent au passage du cap, qui tombent deux heures plus tard. A redémarrer le tournebroche, qui avait déjà tourné 6 heures le matin. En effet, cette descente de la Sardaigne se fera beaucoup au moteur, parfois des étapes entières de 30 milles, soit six heures, à ce rythme lancinant.
Arbatax est un vrai port, pas une marina. Nous sommes presque dans la ville, des bars sont ouverts, des gens vivent là. Des ferries entrent dans le port,
un chantier immense, Motomar sarda, fabrique des plates formes pétrolières. Un coup de vent nous bloque quelques jours, suivi d’un retour forcé suite à un gros « klong ! »
métallique venant du mat lors du réglage que le grand chef fignole en faisant tirer à l’équipage des bords successifs. Re glups ! La pièce chargée de répartir l’effort de l’embout en T du
galhauban bâbord sur la lumière en tête de mât s’est dépopée sous la traction du câble trop ridé.
La réparation effectuée, je reprends humblement le cours des Glénans et réapprends l’évidence selon laquelle, sur un gréement en tête, on règle les galhaubans au port pour mettre le mat perpendiculaire à la flottaison. En mer, on vérifie qu’il n’y a pas de mou sous le vent, et ensuite on ne règle qu’avec les bas haubans. Cette petite leçon de modestie aurait pu nous coûter cher, mais au moins, nous avons maintenant un réglage correct et j’ai une idiotie de moins dans la tête !
Le 29 janvier, nous avons à 10h18 Capo Ferrato par le travers et mettons à la voile avec 3 beaufort de sud, qui atteindront 5 une heure plus tard. En fait le vent contourne la pointe sud est de la sardaigne. Nous progressons de 6 milles en une heure au près par 20 nœuds avec un petit mètre de gros clapot court. Merci le courant ! Quel bonheur de faire de la voile dans de décor ravissant. Les îles qui entourent Capo Carbonara constituent une réserve naturelle, dont une partie est interdite à toute navigation. Nous louvoyons entre elles, charmés et ravis, avant d’entrer en fin d’après-midi à Villasimius. Cette belle journée de voile nous a comblés.
En cinq heures sous spi, nous atteignons le lendemain Cagliari, capitale de la Sardaigne. Surprise : le port a été remanié depuis l’édition de nos documents nautiques, qui il est vrai ne datent pas tous d’hier. Les marinas ont changé de place, il nous faut un peu de temps pour nous y retrouver. Question port, ce n’est pas terrible du tout, mais la ville est construite à flanc de colline, elle mérite le détour. Ses ruelles, ses monuments baroques, ses avenues en forte pente nous séduisent.
Il est maintenant l’heure de changer de continent. Cette petite traversée de 120 milles en direction de Bizerte a pour nous un parfum d’aventure, à plusieurs titres : ce sera la première à deux, le véritable début du voyage aussi, après ce quasi convoyage (OK, pour un convoyage, y’a pas mal de grasses mat) le long de la Sardaigne. C’est aussi un changement de civilisation, la sortie des sentiers battus. Et une nuit en mer pour Marion qui a exigé d’avoir la pleine lune avec nous. Toute la nuit elle nous accompagnera, éclairant les flots avec une netteté qui m’impressionne à chaque fois.
La traversée Cagliari / Bizerte :
Deux jours après notre arrivée à Cagliari, la météo annonce une rotation du sud-est au sud-ouest puis au nord-ouest, au passage d’un front froid pas très méchant, mais bien visible sur les cartes isobariques. Voilà qui fait notre affaire, on y va. Après quelques heures de moteur pour se dégager des calmes de la côte, nous touchons le vent. Un ris sera bientôt nécessaire. La mer est plus forte qu’annoncé, un peu plus travers que le vent, et la barre est exigeante. Mais nous avançons comme des fusées. Vers 19h, c’est déjà la mi-course. A 1h du matin, Marion dort, le vent a bien adonné, il est maintenant grand largue. Je chantonne l’air de la chanson des Têtes raides (je crois) que Chouchou aimait : « Oh vieille lune ». Et hop, le petit pinceau du phare du Ras Enghela, pointe nord de l’Afrique, se montre sur l’avant tribord. Mon cœur bondit, je suis tout content.
Le vent ayant quelque peu molli, nous aurions peut être pu envoyer le spi, mais je manque d’assurance. De toute façon, Marion juge l’affaire
déraisonnable : trop d’embardées dues à la houle. Continuons donc ainsi. Un petit contre bord pour parer le cap Blanc, collectionneur d’épaves si l’on en croit la carte, et cap vers l’entrée
du port. Mais nous ne trouvons pas le feu de guidage. A 4h50, station de contrôle Bizerte nous autorise à entrer dans le port et nous souhaite la bienvenue en Tunisie. Réduit à viser l’entrée à
l’aide du GPS (au diables les principes, je ne vais pas attendre le jour à la cape, il y a encore plus de mer avec la remontée des fonds), ce sont finalement les bons yeux de Marion qui trouvent
les feux que les projos d’un gros cargo nous cachaient ! Alors que nous entrons dans le port, l’appel du muezzin pour la première prière nous enlève les derniers doutes : nous sommes en
Tunisie. A 5h50, nous sommes amarrés au ponton d’accueil du port de plaisance. La traversée s’est effectuée en 21h, soit 6 nœuds de moyenne. Nous sommes fatigués mais tout contents.
A 10h, les formalités ont été effectuées : la libre pratique est obtenue. Un policier a emmené nos passeports sur sa vieille mob. Il est revenu une demi-heure plus tard. Renseignements pris, c’est parce que le commissariat est situé en ville. Les douaniers sont deux jeunes gars à l’air fatigué, ils n’ont pas vraiment d’uniforme. Pas du tout l’image du douanier. Ils montent à bord avec leurs gros godillots. Papiers expédiés en cinq minutes, mais ils ne répondent même pas à Marion : ils ne s’adressent qu’à moi. Ils nous demandent une bouteille de vin en cadeau. Je refuse : je ne vais tout de même pas leur filer une des bonnes bouteilles que je garde pour l’occasion ! Par la suite, on nous demandera plusieurs fois de l’alcool, mais uniquement lorsque personne d’autre ne peut entendre ou voir. Comme partout sans doute, l’interdiction d’une drogue n’empêche pas son attrait, même s’il faut se cacher.
Impressions de Bizerte :
Nous sommes restés finalement cinq jours à Bizerte. Certains quartiers de la ville ont du charme : le vieux port, la casbah (ville fortifiée). Nous
visitons une vieille mosquée en rénovation, superbe bâtiment joliment restauré. Comme ailleurs en Tunisie, le marché est très sympa, les prix records (un kilo d’oranges super bonnes à 0,7 d soit
0,4 euros). Surtout, Bizerte est pour nous, pour moi, la ville de la confrontation avec la réalité. Celle d’un pays pauvre, religieux, où beaucoup vivent de débrouilles, où les ordures non
ramassées occupent parfois des champs entiers.
Les faubourgs de la ville sont de bric et de broc, les quartiers pauvres côtoyant des maisons beaucoup plus aisées. Beaucoup de maisons de ces quartiers (la majorité ?) sont en chantier, pas terminées, un chantier qui semble durer depuis la nuit des temps. Marion pense que pour beaucoup ici, la maison est l’œuvre d’une vie : quand on a de l’argent, on construit un mur, un étage de plus ; quand on en a plus, on arrête la construction, parfois en plein milieu. « Inch allah », si dieu le veut, entend on souvent dire.
En quittant Bizerte, il me restera une impression mitigée, celle d’être resté en dehors de la vie de la ville, perçu comme un touriste étranger et riche. La gentillesse des gens, vantée par notre Guide du routard, est réelle : partout des formules de bienvenue, des « bonjour, ça va ? » Mais bien souvent, cette gentillesse est le moyen d’établir le contact avant la deuxième phase, celle où le local s’enrichit de quelques pièces à notre dépens. Que ce soient les employés du port (« Ah non, dit le préposé des douches, il faut me payer la douche à moi ; Ah non, dit la capitainerie, il faut me payer à moi. »), ou les chauffeurs de louages (les taxis collectifs), c’est souvent (mais pas toujours !) le même refrain.
On nous propose souvent, mais en fait rien n’est gratuit : un petit geste est toujours attendu en retour. Ainsi le pavillon tunisien qu’un gars vous offre à l’arrivée ; deux jours plus tard, il vous demandera cinq dinars pour ce pavillon. Tel autre vous dit « viens, je t’emmène au souk », là encore ce n’est pas désintéressé. Nous nous rendons compte (moi surtout, Marion, plus fine que moi, le savait déjà) que l’on nous voit arriver de loin avec nos gueules de français.
Au-delà de cette première impression, cela nous arrivera ensuite à Tunis et Sidi Bou Saïd, de vrais contacts peuvent se faire, de vraies rencontres sont possibles : la chaleur humaine est alors au rendez-vous, la gentillesse et le sens de l’accueil de certains Tunisiens sont à mon avis bien plus fréquents qu’en France, me rappelant presque mon passage sur l’île de Horta, dans l’archipel des Açores, il y a quelques années.
Pour certains, le Maghreb est le royaume de l’hypocrisie. Hypocrisie dans les rapports humains, par rapport à la religion, à l’alcool, aux traditions et au Coran. Ici, c’est l’apparence qui compte : on peut boire de l’alcool (discrètement), mais à condition de faire ses prières à la mosquée (publiquement). On peut faire l’amour avec sa promise avant le mariage, à condition qu’elle soit vierge le jour du mariage. On peut soutirer des dinars au touriste par tous les moyens, mais avec le sourire, et après moult formules de politesse. Cet avis est peut-être un peu tranché, mais il a le mérite de m’éclairer, moi qui suis souvent un peu benêt à force d’être idéaliste. « Quand on te demande si tu crois en Dieu, ne dis jamais que tu es athée. Ils ont Dieu en intraveineuse depuis la naissance, ici, me dit on, autant paraître intéressé par l’Islam ou rester vague dans sa réponse. » Sur le ponton, en effet, un gars assez bizarre m’avait demandé avec insistance si je croyais, si j’étais athée ou agnostique et enfin si je craignais Jésus Christ. (Là, je me suis dit : ce type ne va pas bien, il a du prendre chaud.) Mes réponses négatives successives l’avaient décontenancé.
Au port, notre voisin de ponton habite sur son motor-yacht de 12m. Il est espagnol, s’appelle Juan. Ce gars, colosse tranquille, est un mercenaire de la mer. Il y bosse depuis l’âge de 16 ans, en a 30 et a presque tout fait : pêcheur, plongeur, skipper… En ce moment, il est plongeur au corail. Tous les matins, il plonge jusqu’ à maximum 150m, avec trois bouteilles d’hélium sur le dos et passe ensuite 2 (?) heures dans un caisson de décompression. Nous l’invitons à partager nos dernières bières corses un soir à l’apéro. Il nous offre quelques cartes papier dont il n’a plus l’utilité, étant devenu un adepte de l’électronique. Il possède une maison avec des hectares de terrain dans la montagne, au dessus de Rosas.
Juan est un personnage très sympathique. Un peu d’Europe nous fait du bien. Il nous donne de bons conseils pour la navigation, insistant sur l’importance du pilote automatique et sur le matériel de plongée pour se sortir d’un filet de pêche à l’occasion (si pas de veine). Il admire beaucoup notre projet, nous souhaite « une bonne promenée ». En sa compagnie, nous avons passé une très agréable soirée.
Le dimanche, nous allons visiter le parc national d’Ichkeul. C’est une montagne isolée avec un vaste lac d’eau saumâtre à ses pieds, érigés en réserve naturelle. Ce site est notamment un lieu de migration majeur pour nombre d’oiseaux, soit venant du nord et continuant vers le sud pour y passer l’hiver, soit qui passent l’hiver sur place. Ne voulant pas louer de voiture ni prendre de taxi, trop cher, nous nous retrouvons avec les locaux à prendre le bus et à faire du stop. C’est assez folklorique : à la gare routière de Bizerte, pas de renseignements, pas d’horaires affichés. Il faut trouver quelqu’un qui 1. parle français, 2. sache que le bus pour Ichkeul est en fait celui de Menzel Bourghiba, 3. sache aussi qu’à Menzel Bourghiba il faudra en prendre un autre direction Mateur (vu qu’on a raté le bus direct pour Mateur) et 4.qu’il faudra descendre à l’embranchement deux km après la sortie de Menzel Bourghiba pour finir 4km à pied. Nous finissons par comprendre. Heureusement, une fois qu’on est dans le premier bus, le chauffeur est au courant de l’endroit où il va et des correspondances.
Au lac d’Ichkeul, agréable ballade et nous faisons la connaissance du fuligule milouin, sorte de colvert à tête rouge mais qui vient de Russie et pays voisins. Un soviétique attardé quoi. Malheureusement, nous avons déjà quelques km dans les pattes et oublié les jumelles, nous n’irons donc pas dans les petits chemins observer longuement les oiseaux. Dommage que Jérôme, sa passion et ses jumelles de compète ne soient pas là. Nous visitons par contre le vieillot musée du site, qui explique très bien le rôle de poumon écologique joué par Ichkeul. Il se remplit d’eau douce en hiver, alimenté par les oueds (rivières) de la région. Ces apports d’eau douce font de ce lac une des rares grandes réserves d’eau douce de Tunisie, avec une faune et une flore bien plus développées que dans d’autres lacs intérieurs tunisiens, ne bénéficiant pas de ses apports d’eau douce. En été, le lac devient plus salé avec la chaleur et les entrées d’eau de mer. Néanmoins, les barrages hydroélectriques et l’évolution du climat (l’hiver 07 est exceptionnellement doux et sec, ici comme en Europe du sud) menacent cette gigantesque aire de repos sur l’autoroute des migrations ailées. Les scientifiques veillent au grain.
Tunis :
Après cinq jours passés à Bizerte, nous repartons en direction de Tunis. Un peu feignants, nous avons attendu que le vent tourne. Nous faisons les 20
premiers milles de la route sous spi. L’île Pilau, avant le Cap Farina, est assez jolie. En début d’après-midi, n’y tenant plus, je me mets torse nu : il fait chaud ! Après le Capo
Farina, un joli cumulus passe derrière nous et nous envoie un peu de vent de nord. Cap au sud, nous renvoyons le spi. Le top ! Vers 18h30, nous sommes accueillis à Sidi Bou Saïd par Habib,
employé du port d’une gentillesse énorme.
Il n’y a pas d’autre possibilité de port dans le golfe de Tunis. Comme nous désirons rester dans les parages pour quelques temps, nous restons à Sidi Bou Saïd. Ce joli port de plaisance, au pied du célèbre village, est aussi très cher. Le port est la seule chose aussi chère qu’en Europe, ici. Du port monte un escalier, essoufflant, qui mène au vieux village. Petites ruelles, murs blancs impeccables et portes et volets bleus, c’est très joli. C’est très touristique en saison mais en ce début février, seuls ou presque, nous nous régalons. Un peu plus loin se trouve la résidence présidentielle. De l’autre côté du port, il y a le palais présidentiel : nous voilà bien entourés ! Ces bâtiments publics sont surveillés de manière très visible, avec pandores en gants blancs et parfois baïonnette au canon. Quand on passe devant un ministère ou le palais présidentiel, il faut changer de trottoir : celui de la façade est interdit à la circulation.
Marion se rend à l’institut de la Rose, à Tunis, durant 10 jours. Cet institut privé accueille sans hébergement des enfants handicapés mentaux, toutes pathologies mélangées. Cette expérience est pour elle très enrichissante, sur le plan humain, surtout. En effet, elle souhaitait rentrer dans la société tunisienne plus que pratiquer son métier. Pourtant, son œil professionnel observe et elle me raconte le soir ce qu’elle a vu. Comme elle le remarque : « ils manquent parfois de professionnalisme. » En fait, les relations dans le centre sont très humaines, ce qui semble profiter aux enfants. La spontanéité et la sincérité priment : câlins et claques sont courants. Revers de la médaille, certains (moins aimés que d’autres ?) sont catalogués « sans espoir. » L’analyse de la pratique éducative se fait avec un psy qui emploie des méthodes étranges.
Après une période d’observation, les collègues de Marion se lient d’amitié avec elle. Marion les invite un samedi après-midi à bord et nous sortons naviguer une heure. Le vent est établi, la mer creuse, il faut deux ris et le foc pour être à l’aise. Mais Hanen, Iptissem et Madiha n’ont pas l’air impressionnées. Elles sont au contraire ravies et nous remercient abondamment. Ces trois jeunes femmes ont notre âge et comme elles ne sont pas mariées, vivent encore chez leurs parents. Timides avec moi (un homme, étranger de surcroît,) elles se livrent plus avec Marion.
Hanen nous met en contact avec un de ces voisins, Zied, qui vient passer deux après midi au bateau pour peindre les deux côtés de l’étrave du nom du
bateau, en arabe. C’était un rêve de Marion. Quelle classe, en tout cas. Nous voilà tout fiers. Zied, âgé de 18 ans, passe le bac cette année et, Inch Allah, veut entrer aux Beaux arts l’an
prochain. Il nous offre un de ses tableaux pour que nous le ramenions en France. Avec Zied, son pote Dramane et Hanen, nous passons d’agréables journées au bateau à confronter nos points de vue
et à refaire le monde en mangeant le couscous préparé par la grand-mère de Dramane, ou tandis que Zied peint.
Selon le guide du Routard, 20% des Tunisiens habitent dans l’agglomération de Tunis. Selon des Tunisiens rencontrés, c’est plus de 30%. Sidi Bou Saïd est tout proche de Tunis. C’est la banlieue, quoi. Banlieue chic, faut il préciser. Tunis est une ville énorme, qui m’inspire la même réaction que Paris : « C’est par où la sortie ? Y’a pas de l’air frais ? » Mêmes citadins pressés, mêmes embouteillages avec les mêmes panneaux vantant la bonne qualité de l’air. (Un comble !) Mêmes magasins modernes qui annoncent en vitrine les soldes pour attirer le chaland. Tout cela n’est pas habituel pour moi, mais pas très exotique non plus ! Une chose est sûre, en tout cas : le « meilleur » de la civilisation occidentale est arrivé, et bien arrivé, en Tunisie : le coca cola, la dictature des marques (Nike, Levis, Dolce et Gabbana…), les sacs plastiques à disperser dans la nature, la star académy (version Maghreb, blurps…)
Voulant comprendre un peu le pays, j’essaie de lire la presse et d’écouter les infos à la radio. En fait, c’est inutile de faire les deux, ils disent la même chose, c’est la même propagande gouvernementale, mais beaucoup plus primaire qu’en Europe. C’est impressionnant, ici, il n’y a que le président qui travaille : tous les titres des infos ou presque commencent par la même phrase : « Le président Zinedine El Abidine Ben Ali (ou presque) a ordonné… » Peut-être est ce la vraie différence entre les vraies démocraties et les autres : dans les vraies démocraties, le président se contente de faire le guignol à l’étranger, dans les fausses, il prend toutes les décisions. Dans les fausses, aussi, il a des scores au top : plus de 99% aux dernières élections, contre seulement 80% pour Chirac en France.
Visite dans l’intérieur du pays :
Nous n’avons pas le temps ce printemps de descendre dans le désert : cela nous mangerait trop de temps pour la suite du voyage. Gardons nous cela
pour l’automne. En attendant, nous partons quelques jours dans l’intérieur du pays. Une première halte nous emmène visiter les ruines de Dougga, site romain très bien conservé. Peu friands à
priori de vieilles pierres, nous sommes épatés de voir les ruines si bien conservées. Ils étaient fous ces Romains de tant construire ! Mais le SMIC devait être moins élevé à l’époque, ceci
doit expliquer cela.
Le lendemain, nous visitons el Kef, charmante bourgade un peu plus loin. La Casbah offre une vue épatante sur les environs, tout verts en cette saison. Au musée des arts et traditions populaires, nous laissons passer un orage et rencontrons un guide extra qui nous fait la visite et nous aide à comprendre un peu mieux la culture de son pays : différences entre culture berbère et arabe, mode de vie des bédouins, artisanat local, notions de religion (le bâtiment est un ancien lieu de culte soufi.)
Il ne reste aujourd’hui plus de bédouins vivant selon leur mode de vie ancestral : ils sont sédentarisés. Mais pendant très longtemps, ces bédouins
ont joué un rôle très important en Tunisie, commerçant et travaillant en divers endroits. Leur périple annuel comprenait cinq migrations. Au printemps, ils partaient du sud ouest du pays, où ils
passaient une partie de l’hiver à reconstituer leurs troupeaux de moutons pour aller vers el Kef où ils participaient à la récolte du blé (la région d’el Kef est une grande région agricole
aujourd’hui encore.) A l’automne, ils se trouvaient dans le sud pour la récolte des dattes, puis remontaient dans le nord, dans le Cap Bon pour celle des oranges. Ensuite, ils redescendaient plus
au sud vers le Sahel (c’est le bord de mer en côte est) pour la récolte des olives, au début de l’hiver. Retour ensuite dans l’intérieur pour s’occuper des moutons. Chaque clan, sorte de famille
au sens large (vu la taille de la tente, on peut dire très large) voyageait avec armes, bagages, femmes, enfants, vieillards, moutons, dromadaires (pas de chameaux en Tunisie) et chevaux, les
bédouins étant, paraît-il aussi, de farouches guerriers.
Le soir-même, nous arrivons à Kalaat Sinan, gros village à la frontière algérienne. Nous sommes invités dans la famille de Hanen, la collègue de Marion à Tunis, à rester le temps que nous voudrons ! Zakia, cousine de Hanen, nous accueille très gentiment et nous présente la famille : ses trois sœurs (l’aînée, mariée, est à Tajerouine) sa maman, deux cousins algériens qui apparemment vivent là (j’apprendrai le lendemain qu’Oussama a été donné à Zakia par sa maman, car il n’y avait pas d’enfant dans la maison) et le grand père. En fait, nous sommes chez le grand père, dans sa maison. Il a travaillé trente ans en France et fait vivre toute la famille grâce à sa retraite. Il nous montre la fiche de paie pour que nous comprenions. De mémoire, il gagne 700 ou 800 euros par mois. J’aimerais discuter avec lui, mémoire vivante de la France vu par un immigré. Mais il est sourd comme un pot. Je renonce donc.
Pendant ce temps, Zakia prépare le repas. Elle nous dresse dans la cuisine une table pour deux chargée de plats : soupe aux pâtes et à la viande, poulet frites, salade de légumes et orange en dessert. Tout est d’emblée sur la table, à la maghrébine. Ce repas de roi servi à part (eux mangeront plus tard, dit elle) nous gêne presque. Pas du tout la bonne franquette qui m’eût beaucoup moins étonné. Question de culture, peut-être : ici on accueille du mieux qu’on peut, alors que moi j’accueille (presque) comme tous les jours pour mettre à l’aise.
Après le repas, assis sur les matelas et les tapis, ça discute ferme. Les femmes de la maison sont là, les amies arrivent. Sorte de veillée. Pendant un bon moment, je suis le seul homme : le grand père a disparu, le père et le fils sont venus nous saluer puis sont partis aussi. La fraîcheur et la spontanéité de cette réunion féminine, les jeux avec les enfants, tout cela est enchanteur. Pourtant, je suis gêné, sensation de ne pas être à ma place. Les regards de certaines femmes me le font sentir. « Tu es un privilégié. » me glisse Marion. Arrivent bientôt deux voisins, fils d’une des femmes, qui se calent en retrait sur deux tabourets. A vue d’œil, ils sont jeunes, environs 15 ans. Je finis par aller discuter avec eux : Issa et Dib vont bientôt passer le bac, ils veulent ensuite faire des études d’informatique à el Kef, à environ 60 km de là. Pendant que nous discutons, que je leur explique un peu de notre voyage, les femmes, maintenant entre elles, se libèrent et se mettent à parler plus fort. Elles questionnent Marion et tout le monde se comprend entre français et arabe, certaines traduisant pour d’autres.
Le lendemain matin, je pars avec Rida, le frère de Zakia, Dib le voisin et Souad la petite sœur, visiter la table de Jugurta. C’est une sorte de montagne plate qui culmine à plus de 1200m d’altitude. De là, on a vue terrible sur toute la région. Alors que le reste du pays semble plutôt plat, on voit ici des pointes montagneuses dépasser de la croûte terrestre. J’imagine que cela constitue les prémices de l’Atlas, cette chaîne qui va jusqu’au Maroc d’est en ouest. Pendant ce temps, Marion est restée avec les femmes, elle apprend à faire le pain. C’est un pain à l’huile, très riche mais très bon.
Zakia assume les tâches ménagères pour les neuf personnes de la maisonnée, cela l’occupe en permanence. Elle y passe sa vie, souriante et tranquille. Toujours prévenante avec nous, nous l’apprécions tout de suite. J’admire son dévouement. S’il est normal ici que les hommes soient servis sur un plateau, Marion s’étonne que les sœurs ne mettent pas plus la main à la pâte. « Elles n’aiment pas ça, » lui répond Zakia.
La maison est construite en briques creuses rouges et en béton. Une cour intérieure est bordée des différentes pièces : le salon, qui est aussi la chambre des femmes, la cuisine, les toilettes. Un escalier mène à l’étage ou les hommes ont leurs chambres. Les toits sont plats, en terrasse. A l’intérieur, c’est le béton brut pour les sols, recouvert de tapis. Les murs sont peints. Le grand-père dort dans un réduit conduisant au garage. Côté rue est aussi installé le salon de coiffure de Hamal, autre sœur de Zakia.
Dans l’après midi, revenant d’une ballade avec Dib, nous tombons sur une belle réunion dans le salon. Je passe alors un long moment à discuter avec le peut-être futur mari de Hamal. Il est venu avec sa maman, qui, pendant qu’il me discute, négocie avec la maman de Hamal et ses sœurs : le promis ne veut pas offrir de bague de fiançailles, ce qui indigne la famille de la promise. Ca négocie ferme, on se croirait au souk, remarque Marion. Hamal, pendant ce temps, regarde la tété dans un coin de la pièce. C’est ainsi que se passent les mariages ici, surtout à la campagne : les familles négocient entre elles, les futurs attendent que l’on décide pour eux. Après le départ de son promis, Hamal dira à son grand père que non, elle n’en veut pas pour mari. Aura-t-elle gain de cause ? Je n’en suis pas sur.
Dans la soirée, Dib m’apprend à compter. Naturellement bon pédagogue, il me fait répéter, recommencer, prend le temps. J’acquiers le mécanisme. Normalement, je devrais pouvoir me débrouiller en Turquie au souk pour acheter mes fruits et légumes. Nous passons une deuxième nuit dans la maison et repartons pour Tunis par le bus de 8h du matin. Cette rencontre a été pour nous exceptionnelle, nous a énormément enrichis. Merci Zakia pour ton accueil. Rendez-vous est pris pour l’automne, nous devrions alors repasser par la Tunisie.
Dans le bus, je me remémore une conversation avec Zakia, qui, si elle envisage volontiers de venir nous voir en France, ne pourrait épouser un européen, même converti à l’Islam. Pour elle, un mari doit forcément être musulman de culture. Je me rappelle alors une phrase de Dramane (le pote de Zied qui lui aussi viendra sûrement nous voir en France : « la vie des Tunisiens, c’est comme en France. » (Il parait même qu’il y a des raves, mais j’en doute.) D’un certain point de vue, je le lui accorde. Mais tout de même, question religion et liberté individuelle, ça n’est pas pareil. Pour moi, le poids de la famille sur chaque individu est pour ainsi dire écrasant, et celui de la religion sur la famille étouffant.